Hommage de Cary Hector à Leslie Manigat

  • Publication : jeudi 23 mai 2013 15:04

Cher Professeur et ami Leslie François Manigat,

Chers membres, parents et amis de sa famille,

Aimables invités,

En septembre 1956, l'ethnographe Emmanuel C. Paul et l'historien Jean Fouchard publiaient, à l'occasion des quatre-vingts ans (1876-1956) du Dr Jean Price Mars, un ouvrage collectif de Témoignages sur sa vie et son oeuvre. Ouvrage auquel a contribué, «en manière d'hommage», un jeune historien, du haut de ses 26 ans, avec une étude fort remarquée et intitulée : «Une occasion perdue : la reconnaissance de l'indépendance haïtienne par la France était possible en 1821. » Le Leslie Manigat d'alors, puisque c'est de lui qu'il s'agit, pouvait-il se douter que quelque cinquante-sept ans plus tard, il allait, à son tour, être l'objet d'un pareil hommage, à travers les «Mélanges» qui lui seront offerts aujourd'hui? La réponse demeure ouverte...

Après les prises de parole de mes prédécesseurs, que me resterait-il, me suis-je demandé, de propos singuliers, surtout non redondants, hormis ceux liés à la production des «Mélanges»? 

Or, à ce compte, je pourrais légitimement et opportunément vous référer à mon «Introduction circonstanciée» qui en fait état. A la réflexion, il m'a semblé, à tout le moins, devoir partager avec vous quelques-uns des jalons de la trajectoire qui m'aura placé dans l'orbite d'attraction de l'Astre-Manigat et ainsi amené à devenir l'auteur-coordonnateur des «Mélanges» conçus en son honneur.

Mais, auparavant, laissez-moi vous exprimer mes plus vifs remerciements pour votre présence bien garnie et que je pressens chaleureuse et engageante. Un merci amical renouvelé à Hérard Jadotte, directeur des Éditions de l'Université d'État d'Haïti, naît, concepteur originel de l'idée des «Mélanges». Un merci spécial à Jerry Tardieu, PDG de OASIS et, en ce qui me concerne, fils de Géto Tardieu, ami et compagnon de saisons inoubliables à Berlin.       

A l'artiste-musicien Boulo Valcourt (et à ses associés), j'exprime mon appréciation de «fan» de toujours pour sa prestation professionnelle et solidaire.

J'offre une accolade intellectuelle ressentie aux auteurs-contributeurs à qui je sais gré d'avoir enduré, au cours des trois dernières années, mes courriels et rappels insistants pour la production et la réalisation des «Mélanges». Ils sont dix-sept porte-flambeaux que j'ai eu l'insigne privilège de rassembler sous l'étendard des «Mélanges», avec l'accueil complice, discret et sans réserve aucune de notre historien-politologue national, conforté par le soutien bienvenu, et non moins discret, de ses deux plus proches collaboratrices : Mirlande Hyppolite-Manigat et Sabine Manigat.

A tous et à chacun un grand merci et une belle salve d'applaudissements!

 

Cher Professeur et ami Leslie F. Manigat,

Devant vous, ce soir, cet ancien jeune voisin de la ruelle Duncombe au Bois Verna, jadis frais émoulu de la Faculté de droit de l'Université d'Haïti, qui, un après-midi de 1957, vint timidement frapper à votre bureau. Pour n'avoir pas été du mythique Centre d'Études Secondaires ni de la très courue École Normale Supérieure, je n'ai pas eu le privilège de me compter parmi la cohorte de vos premiers étudiants et disciples. Mais, moi, je vous connaissais aussi et doublement : le voisin dont le renom résonnait dans le quartier, puis, à la Faculté de droit, le fougueux passeur des enseignements du professeur Waline, alors référence stellaire, donc  incontournable, en droit administratif.

Sur l'insistance des uns et des autres, je vins donc solliciter de vous une précieuse lettre de recommandation qui devait m'habiliter à bénéficier de la demi-bourse d'études supérieures que m'offrait l'Institut haitiano-allemand. Votre réponse sans détours, c'est-à-dire sans chichi, aujourd'hui familière à plus d'un : «bien sûr! bien sûr!», me prit à revers, à la limite de la déstabilisation.

Eh bien! Cette lettre de recommandation, que je conserve encore dans mes papiers personnels, me fut rendue fidèlement par les autorités académiques de la Freie Universitaet de Berlin, après la soutenance de ma thèse quelque six ans plus tard. Il y a mieux. A l'occasion d'une fête-surprise organisée pour moi par des amis en guise de célébration, était présente une certaine Mirlande Hyppolite, alors de passage dans l'ex- et future capitale de l'Allemagne réunifiée. Elle me le remettra en mémoire, bien des décennies plus tard, dans la dédicace de l'un de ses ouvrages, cette fois-ci comme l'auteure Mirlande Hyppolite-Manigat...

Au cours de mon séjour post-Allemagne en Amérique du Nord, d'abord à la Columbia University de New York, puis spécifiquement à l'Université du Québec à Montréal où je professai durant plus d'une vingtaine d'années, je me suis familiarisé avec les premières productions politologiques et surtout les analyses de conjoncture du professeur Manigat qu'il fallait avoir lues dans la mouvance militante des années 60-70.

En particulier, son livre-phare publié en 1973 : « Évolution et Révolutions : L'Amérique latine au XXe siècle, 1889-1929 », considéré à juste titre comme un maître-ouvrage, a constitué une référence obligatoire dans mon séminaire de maîtrise sur l'Amérique latine à l'UQAM, où je comptais, à l'occasion, quelques compatriotes de souche haitiano-montréalaise ou autre, aujourd'hui professionnels notoires ou à la retraite active, dont une Sabine Manigat, un Claude Moise, un Frantz Voltaire, un Antonin Dumas-Pierre et le regretté Karl Lévêque...

Le début des années 80 consacre ma deuxième rencontre en face-à-face avec le professeur Manigat depuis son éblouissant «bien sûr, bien sûr!» de l'année 1957. Il aura eu en effet l'amabilité de m'inviter à la fameuse «Conférence Technique sur Haïti et ses problèmes», dont il avait pris l'initiative en juillet 1980 à Caracas, sa nouvelle métropole d'exil. J'en rendis compte dans la revue «Collectif Paroles» qui avait pris la relève de «Nouvelle Optique»-- avec une ligne explicite de pédagogie militante, mais ouverte, dans l'action patriotique antidictatoriale de ces années-là.

Cette ligne nous aura-t-elle valu le souhait engageant, exprimé par le rassembleur activiste du RDNP  émergent, à savoir de nous y insérer comme une sorte de «CERES haïtien» en diaspora, variante de l'original bien connu au sein du PS français d'alors? Je ne saurais dire, d'autant moins que la réponse à l'interrogation ne me revient pas en exclusivité...

Quant aux années 90, je les considère comme une décennie d'observation intéressée, de part et d'autre, mais aussi de rapprochement...à distance.

A partir des années 2000, et singulièrement à partir de sa candidature, en 2006, à la présidence de la République, que je contribuerai à promouvoir avec d'autres ici présents, je suis installé dans le cercle des amis et connaissances qui, de temps à autre, entreprendront le pèlerinage à la Closerie des Palmiers à Marin-en-Plaine pour des échanges ad hoc avec le couple Manigat ou tout simplement pour une visite amicale impromptue. La dernière en date remonte à quelques jours en compagnie du recteur Jacky Lumarque : nous aurons été gratifiés de deux heures d'échanges animés, interrompus seulement par l'apéritif de circonstance!

Et comment ne pas évoquer la présence-surprise du Professeur Manigat à ma conférence d'octobre 2009 à l'Institut haitiano-allemand sur les «Rapports para-diplomatiques entre la Prusse de Friedrich Wilhelm III et le Royaume de Henry Christophe, entre 1811 et 1820»? Certes, présence d'appréciation remarquée pour le conférencier mais aussi, d'évidence, présence gratifiante pour le public qui a eu droit, de la part de l'illustre visiteur, à une intervention saisissante sur la conjoncture exceptionnelle des années 1816-1817.

Je me flatte enfin d'avoir pu, vers 2009, amorcer avec le professeur Manigat des échanges par courriels, malheureusement et irrémédiablement mis entre parenthèses par la force des circonstances, notamment sur des sujets divers : par exemple, sur la conjoncture électorale de 2010-2011, sur d'autres positionnements ponctuels, voire sur des points d'histoire, comme, par exemple, son hypothèse sur la velléité de construction d'une «société créole» attribuable à Pétion-Boyer, sur son concept de «révolution-mère» et ses implications, etc.

Un de mes regrets : celui de n'avoir pu entreprendre, en temps opportun, une analyse politologique de son autre maître-ouvrage : «La Crise Haïtienne Contemporaine», publié originellement en 1995. Car, en octobre 2012, lors d'un échange à bâtons rompus en présence de Guy Alexandre, il a insisté pour affirmer son statut d'historien, disait-il, «explicativiste». Il aurait été alors stimulant et instructif de l'amener à articuler, dans un échange interactif, le double éclairage, concomitant et complémentaire, de l'historien et du politologue. Mais, je sais bien, l'histoire ne s'écrit pas avec des «si»...

Quid donc des «Mélanges»?

Je m'abstiendrai de m'étendre sur leur contenu, esquissé, pour les plus impatients d'entre vous, sur la quatrième de couverture. Par contre, j'affirme volontiers qu'ils ne prétendent en aucune façon embrasser tous les aspects de l'oeuvre, prolifique et innombrable, du professeur Manigat.

Les auteurs-contributeurs, libres de leur choix, ont offert des témoignages inestimables et des communications soignées, voire pointues et, ici et là, un tantinet rigoristes. Les uns et les autres ne démériteront pas, je l'espère bien vivement, de votre appréciation intéressée et attentionnée. Et au demeurant, vous ne manquerez pas «bien sûr!» -- en tout cas, je vous y convie— de revisiter l'Opus Magnum en cinq tomes : «Éventail d'Histoire Vivante d'Haïti» (1789-2007) —dans lequel le professeur Manigat non seulement réassemble ses travaux publiés ici et là, mais aussi et surtout s'explique à profusion sur sa propre production et sur lui-même.

Récemment, sous l'amandier du président Michel Hector à Nérette, j'évoquais avec lui, en toute liberté, l'hypothèse de «lignes de filiation» à explorer, notamment à partir du Baron de Vastey, en passant par Firmin, Janvier, Price Mars et peut-être d'autres, jusqu'à Manigat. Me suis-je trop aventuré? Je n'en sais rien. En tout cas, j'y entrevois, pour mes amis et collègues historiens, un beau chantier collectif en perspective. Et c'est pourquoi j'aimerais clore ma prise de parole en me faisant le héraut de ce que j'intuitionne comme un fragment, non pas des Mémoires - je ne suis pas dans le secret des dieux - mais du testament intellectuel putatif de l'historien Leslie Manigat.

 

«Mes chers amis», écrit-il,

«Une immense tâche vous sollicite, une oeuvre aux dimensions de notre histoire, je veux dire grande, belle mais difficile, voire dangereuse, une oeuvre de révision générale de nos prémisses, une oeuvre de refonte de notre matière historique. Délaisser les vieux moules, reconstruire sur des fondements nouveaux mais solides. OEuvre d'un historien isolé? Évidemment non. Mais d'une équipe. L'avenir du travail historique est dans la recherche et la construction collectives.»

Merci, cher Professeur Manigat! Que nos dieux tutélaires vous rendent en mille le patrimoine incommensurable que vous nous avez légué par un labeur incessant, étalé sur près d'une soixantaine d'années!

 

Je vous remercie, tous et toutes, de votre patience et de votre attention.

Cary Hector 29 mai 2013.